Voici le texte nettoyé (une seule ligne, sans retours chariot ni caractères invisibles) :
Non. Pas le non du refus, ni celui de la dialectique, qui nie pour remonter vers un oui supérieur. Le non de la géométrie non-euclidienne : on ne nie pas Euclide, on cesse de lui accorder le monopole de l'espace. Dire non à la santé, à la justice ou au savoir, ce n'est donc pas vouloir la maladie, l'injustice ou l'ignorance. C'est retirer à ces valeurs ce qu'elles s'arrogent : le pouvoir de décider seules de ce qui compte. Le monde est faible. Rien ne le garantit, ni fondement, ni providence, ni tribunal dernier. Le Réel ne se laisse ni fonder ni sauver, et cette faiblesse n'est pas un défaut à réparer, c'est sa condition. Les valeurs sont nées de là, comme des prothèses posées sur cette faiblesse : l'ordre contre l'inconsistance, la santé contre la fragilité des corps, la justice contre l'arbitraire, le savoir contre l'ignorance, la vie contre la mort, Dieu, le vrai, la société, l'argent contre le vide. Une prothèse est précieuse. Elle devient tyrannique quand on oublie ce qu'elle remplace et qu'on exige que le corps entier s'y conforme. Toute valeur a deux régimes. À l'usage, elle est locale, révisable, à hauteur de situation : on s'en sert. À l'impératif, elle est universelle, inconditionnelle, auto-référente : c'est elle qui se sert de nous. Laruelle appelle suffisance la prétention de la philosophie à décider du Réel depuis elle-même. Il existe une suffisance des valeurs, qui prétendent valoir sans reste et sans répondre de leurs effets. Cet impératif est sourd. Il n'entend pas le démenti des cas singuliers, qu'il verse au compte d'accidents regrettables ou de sacrifices nécessaires. Sa syntaxe ne varie pas : au nom de. Alors, non. Non à la santé quand elle fait de tout corps un écart et de toute vulnérabilité une faute. Non à la guérison quand elle devient un devoir et que l'incurable en devient coupable. Non à la justice quand elle ne supporte plus d'être jugée, car elle n'est plus alors qu'une vengeance munie de codes. Non au savoir quand l'inconnu devient une dette et l'opacité d'une personne une infraction. Non à la vie quand on sacralise la vie en oubliant les vivants. Non à l'ordre, qui est toujours l'ordre de quelqu'un et se paie en silences. Non au vrai, non au faux, ce couple qui gouverne la pensée par le tribunal de l'énoncé, alors que le Réel est indifférent à l'alternative. Non à Dieu, nom du dernier garant, suffisance à l'état pur, celle qui autorise tous les impératifs. Non à la société, quand « la société exige » sert de nom collectif à l'impératif sourd. Non à l'argent, mesure admirable, mais qui devient fin en faisant un prix de ce qui n'en a pas : une personne, un temps, un lieu. Etc. La liste reste ouverte, car toute valeur peut prendre ce pli. Ce non n'est pas un contre-impératif. Il est unilatéral : il part du Réel, de l'humain-en-personne, vers la valeur, sans attendre de réciprocité ni chercher à la convaincre. Il la prive seulement du droit de commander. Son geste est prophylactique, celui qu'on fait en coupant le courant avant d'intervenir sur un circuit. La valeur n'est pas détruite, on se donne le moyen de la manipuler sans être foudroyé par elle. Ce qui reste après le non, ce sont les valeurs elles-mêmes, rendues à leur état de matériaux. On peut soigner sans idéal de santé, juger sans idéologie de la justice, savoir sans volonté de tout savoir, compter sans que tout se compte. C'est un oui de service, local, révocable, sans majuscule. Une valeur qui connaît sa limite peut s'employer, et une valeur qui prétend n'en avoir aucune doit être tenue à distance. Ce non n'a rien d'héroïque. Il est faible comme le monde, et il ne se distingue même pas de l'acceptation : accepter un monde faible, c'est refuser le supplément qui prétend le sauver. Le oui au réel a pour forme le non aux suffisances. Reste la clause de sûreté. Dès qu'il se prend pour un principe, le NON devient à son tour un impératif sourd, nihilisme, refus systématique, posture. Il doit rester un geste et non une doctrine, et s'appliquer d'abord à lui-même. Non, donc, à ce non-ci, chaque fois qu'il croira se suffire.